Au vu de l’état des relations humaines aujourd’hui, particulièrement entre sociétés différentes, n’est-il pas illusoire de croire que l’évolution des personnes peut amener à une amélioration des liens avec les autres ? Que
« l’ouverture aux autres est davantage possible pour les personnes qui font déjà preuve d’ouverture envers elles-mêmes » (p. 24) ? Les thérapeutes qui pensent cela depuis trois quarts de siècle ne devraient-ils pas aban-
donner cette perspective élargie et opter pour une « position réductrice : par exemple, l’homme comme une machine ou comme un organisme réflexe, ou l’homme comme déterminé par son inconscient ou ses
pulsions » (p. 61) ? N’est-ce pas l’homme dominé par ses pulsions que nous voyons tant à l’œuvre actuellement ? Et finalement n’est-ce pas cet homme-là que notre psychothérapie occidentale a contribué à promouvoir,
développant « individualisme, égoïsme, narcissisme, […] et une attention excessive sur soi » (p. 86) ?
Au regard de l’évolution technologique que nous connaissons, et de l’utilisation de moyens de plus en plus sophistiqués et puissants dans des campagnes de destruction massive, n’est-il pas au contraire urgent de réa-
liser, à large échelle, combien l’évolution du psychisme humain est le parent pauvre de nos sociétés ? De prendre conscience que notre avenir passe aussi et même obligatoirement par notre évolution psychologique.
De mieux concevoir le fait que nous ne sommes pas seulement les objets de nos pulsions, mais que nous avons le potentiel pour mieux comprendre et intégrer notre nature humaine, y compris « notre côté sombre et obscur »
(p. 82). Et finalement d’accepter qu’il y a un véritable travail à faire en ce sens, et ce à tous les niveaux, individuel, sociétal et international.
Si nous préférons la deuxième option à la première, comment y participer, comment l’alimenter, la faire vivre ?
De manière intéressante, la recherche montre que Rogers ne parlait quasiment jamais de lui durant les séances de thérapie et qu’il « est parvenu à nouer des relations thérapeutiques profondes avec ses clients en
dévoilant très peu de détails le concernant, voire aucun, même s’il se montrait pleinement lui-même » (p. 97). Son modèle n’est pas celui d’une mise en avant de soi ni d’un recours à la référence à soi-même. Il ne concevait pas l’idée de se « centrer sur la personne » comme un enfermement, une limitation ou une mise en avant des égos personnels. Il a constamment apporté une grande rigueur à sa pratique et insistait sur l’importance pour la
personne de devenir plus en contact avec son expérience intérieure, incluant son organisme tout entier et en en intégrant les différentes facettes.
Une telle démarche n’est pas une voie de facilité. Elle ne vise pas non plus au confort mais reconnaît au contraire qu’il y aura forcément des moments dérangeants, et ce pour chaque personne qui avance sur un tel chemin. Car « si elle est vraiment ouverte à son expérience, [la personne] trouvera en effet d’autres aspects dissimulés d’elle-même dont elle a refusé de prendre conscience, et chacune de ces découvertes lui fera vivre des moments ou des journées de malaise ou d’anxiété » (p. 18). Notre monde extérieur n’est pas tranquille, nous le constatons. Notre monde intérieur ne l’est pas non plus, et bien que nous ne le reconnaissions que peu et que n’en ayons pas fait une priorité collective, nous le savons également, par expérience personnelle régulière ou occasionnelle. Peut-être est-il temps d’envisager qu’avant d’espérer trouver la paix extérieure, il s’agirait de conquérir la paix intérieure, et que cela nécessite de nous en donner les moyens.
Sur ce plan, les thérapeutes sont comme tout un chacun. Quel que soit leur positionnement théorique et pratique « sur la question de l’expertise du thérapeute […] pour guider le client dans sa tâche d’exploration de soi en thérapie » (pp. 58-59), ils n’échappent pas au fait qu’ils sont également des êtres en évolution, imparfaits, autant concernés que leurs clients par le fait que « la congruence n’est pas un état figé mais un processus de croissance permanente » (p. 41). Leur profession les oblige à s’engager sur le plan intérieur à un travail constant de recherche et de clarification, et sur le plan extérieur à se doter d’un environnement soutenant, à « trouver le bon entourage » car « pour développer les compétences requises pour s’épanouir dans la complexité du XXIe siècle, impossible d’y parvenir en solitaire » (p. 31).
Des moyens infinis ont été mis au service de notre évolution technique, nous permettant une vie extérieure plus sûre et plus confortable, avec des résultats extraordinaires au service de notre vie quotidienne. Une évolution
intérieure, de notre être profond, demandera également un engagement considérable, pour des résultats qui ne sauraient être garantis et que nous ne pouvons qu’imaginer intuitivement. A chacun alors de décider s’il voit ou
non un « lien entre la guérison personnelle et la guérison du monde » (p. 82).
Jean-Marc Randin